➳ Colin Crapahute

Boucherie d'envergure

Il est huit heures du soir sur le petit port de pêche. L'établissement est fermé au public mais le patron vous connaît bien: il est aussi excité que vous à l'idée de voir cette bête fantastique dont vous lui parlez depuis tant: le proto. C'est un expert, et un ami. Il a vu beaucoup de bêtes avant la votre et celle-ci a l’œil vif et et la langue charnue, ça va lui plaire. Les tasses de thé se vident, les petits gâteaux font des miettes... et le verdict tombe. Tu sais collègue, ton jeu il est trop. Il est pas assez.

Peu importe ce qu'il dit. Le ton est clair, chaleureux, bienveillant. Vrai. Il fait mal malgré tout.

Mais mais... toutes ces semaines que j'ai, tous ces mois passés à... tous ces gens qui souriaient et qui disaient que... mais... mais j'étais pourtant sûr !

Reprenez-vous. Pas de panique. Respirez. Ces gens avant ne se sont pas trompés, ils n'ont pas fait semblant, et jusque là vous avez fait du très très bon travail. Votre proto est un magnifique monstre de gameplay. Mais êtes-vous bien sûr qu'il lui faille 8 pattes et 5 genoux à chaque pour qu'il avance aussi bien ? Est-ce que ça le rend vraiment mieux ?

Comme tout bon ludocharcutier, il arrive un moment de la création ou il ne faut plus ciseler, mais carrément tailler dans le gros. C'est déchirant de voir son petit bébé se faire couper en morceaux et perdre un instant ce qui faisait son identité, mais c'est pour son bien, et pour le vôtre. Oui, ce que vous regardez à présent, étalé en morceaux sur la table ensanglantée, ce n'est plus un jeu, ce n'est plus vôtre jeu. Un instant seulement, oubliez que c'est votre bestiau chéri et étudiez avec des yeux neufs et sincères. Voyez cet os ? C'est la colonne vertébrale. C'est lui qui fait tenir votre jeu debout. Là, ici, et là encore, tu vois ? la colonne était tordue, à cause d'un bourlet de gras qui gonflait tout l'abdomen et handicapait le jeu. Ton jeu boitait, collègue.

Ensemble sous le néon, on passe de longue minutes penchés sur les pièces encore chaudes. La salle est vaste mais on est à l'étroit. On tourne autour de la table, on cherche un nouvel angle. On est attentif. On proteste un peu, on observe, mais surtout on se tait... parce qu'on manque de détachement et de courage. C'est notre bébé après tout. On retient quelques larmes. C'est un dur moment à passer.

Je ferme les yeux. Toutes les étapes du deuil autour d'une tasse de thé, en quelques minutes. Le proto se disloque en morceaux choisis, en sections claires qui se déplacent dans ma tête. Peut-être ici, peut-être que.

Le travail recommence soudain. Vous saisissez une patte à l'improviste que vous replacez ailleurs, un boyau qui sera un peu tordu pourra l'accompagner... le puzzle sans arrêtes reprend forme sous l’œil attentif du patron. Il glisse un ou deux mots d'approbation pendant que vous courrez aux quatres coins de la pièce chercher ici une scie, là un meeple. Vous vous essoufflez très vite, il fait nuit noire dehors, alors on décide de remettre la bête au frigo, dans une boîte un peu plus grande pour y tout faire tenir.

C'est fatiguant la création, et ça porte mal son nom, parce qu'on détruit au moins autant qu'on construit, au final. C'est pas grave, parce que demain on sera reposé, on va pouvoir s'y remettre. J'ai hâte.

#inspirédefaitsréels #ludographie

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